Le Dipri, une fête Abidji au-delà du mysticisme

Dipri Yaobou

Aujourd’hui plus que jamais, la jeunesse africaine souhaite se reconnecter à l’essence même de sa culture. Pour ceux qui valorisent chaque aspect de cette culture, il est important d’y inclure la spiritualité, quand bien même nous serons tentés de la croire satanique à cause des croyances des religions dites “révélées”. Dans l’optique d’en savoir plus et d’expérimenter ces spiritualités, le Collectif Afrokemit dont je suis membre a décidé de s’inviter au Dipri, une fête culturelle Abidji, taxée de “fête sorcière” mais qui va bien au-delà du mysticisme. Je vous embarque dans mon voyage. 

Quand le responsable du Collectif Afrokemit m’a demandée d’être la cheffe de projet sur le road trip évasion culturelle Dipri, j’étais à la fois surexcitée et craintive. Mais j’étais loin de me douter que ça allait être une expérience inoubliable.

Historique

Le peuple Abidji est issu du groupe Akan, plus précisément des Akans lagunaires. Ils sont présents dans le Sud notamment dans des villages aux alentours de Sikensi. Le village de Yaobou qui a accueilli le groupe est situé à 85 Km d’Abidjan dans la sous-préfecture de Gomon et est le premier village Abidji.

Après une prospection bien menée avec l’aide d’un natif du village, nous étions prêts pour le Dipri Yaobou qui s’est tenu le 17 Avril 2021. Bien avant de raconter notre palpitant voyage, il est judicieux d’expliquer certains termes liés à la fête notamment le Dipri et le Kpon.

Dans la fuite des ancêtres des Abidji du Ghana, le chef Nanan N’Goh a dû sacrifier son unique fils Yao afin de traverser la Comoé à dos d’hippopotame. C’est ce sacrifice qui est commémoré chaque année à travers le Dipri. Di qui signifie fleuve, rivière et Pri qui est la rapidité avec laquelle les Abidji ont traversé la Comoé. Il est dit dans le langage qu’ils ont traversé l’eau à vol d’oiseau.

Le Kpon quant à lui est apparu au XXe siècle. C’est le pouvoir qui permet de fermer ou de guérir des blessés. Il a été introduit dans le Dipri très récemment.

Départ pour Yaobou

Le vendredi 16 Avril à 17h, nous étions tous présents au lieu de rassemblement pour le départ sur Yaobou. Le Dipri a des codes et des règles comme toutes les fêtes culturelles et la première, c’est d’arriver dans le village la veille du Dipri. La consigne est claire, aucune âme ne rentre ni ne sort du village le jour du Dipri. Toutes les précautions sont donc prises pour arriver en temps voulu mais une heure plus tard, on se rend compte que le chauffeur du car nous a fait faux bond. Il n’y a plus de car à la gare pour Yaobou.

Entre impatience et inquiétude, nous avons pu trouver un autre car…pour Elibou. Le temps d’arriver à Elibou, il est 21h et le seul village que l’on peut traverser pour atteindre Yaobou est déjà fermé. Gomon est réputé pour être un village qui ne badine pas avec les règles. Mais on décide de tenter le tout pour le tout. La négociation est rude mais ils décident quand même de nous laisser passer. Le reste du voyage est magnifique. Vêtu de blancs avec des bougies, chaque habitant se rend au cimetière pour inviter les défunts à la cérémonie du lendemain. Nous sommes arrivés en pièces et après un bon plat de foutou, nous regagnons les chambres.

Dipri Yaobou
les étrangers de Yaobou

Jour de Dipri

La journée du Dipri commence à 4h et il est défendu aux étrangers de sortir de la maison. C’est à ce moment que les habitants du village chassent le loup, en d’autres termes les mauvais esprits du village. C’est une cérémonie bruyante car on tape à chaque porte pour faire sortir le loup et le repousser à la sortie du village. Voilà pourquoi personne ne rentre, ni ne sort le jour du Dipri.

Après la chasse aux loups, rendez-vous à la rivière sacrée pour dire merci à Gbougboussê et Edifran  Yaba, deux des génies de l’eau qui, durant toute une année ont protégé le village. Un autre rituel interdit aux étrangers !

À 09 heures, commence les festivités après un passage chez le chef Kpon. C’est lui le garant de la partie mystique du Dipri. D’accoutumée, le Kpon se révèle lorsqu’il y a un danger mais exceptionnellement pour le Dipri, on en fait des démonstrations.

Toute la cérémonie se fait sur une seule ruelle qui part de Atchassi en passant par Okou djè pour finir à Amoin. Ce sont les 3 quartiers de Yaobou. S’ouvre devant nous un spectacle « all of white » parce que pour le Dipri, tout le monde doit être vêtu de blanc. Pour la première matinée, certaines personnes tombent en transe et mangent soit des œufs frais, soit de la banane non mur. Notre guide pour la circonstance nous a dit que dans le spirituel, c’est cuit. D’autres se piquent le ventre avec un couteau et cicatrisent à l’aide de feuilles posées sur la blessure. Ne vous inquiétez pas, cette transe ne “touche” pas les étrangers. Et donc ce sont des transes, des salutations, des dons de pouvoir, mais aussi l’occasion de guérir un membre malade de la famille. On a assisté à la tentative de guérison d’une dame handicapé moteur.

Dipri Yaobou
Un habitant de Yaobou en pleine démonstration

L’après-midi, c’est encore plus intense. C’est l’heure de la démonstration familiale. Chaque famille s’affronte spirituellement pour montrer la puissance de chacune d’entre elle. On ne laisse personne au front. Si une personne de la famille est attaquée, les autres membres font mains et pieds pour l’aider. C’est un bel exemple de solidarité et d’entraide. Les pièges vont des barrages à des trous. Ceux qui détiennent le Kpon qu’on a surnommé avec humour les « kponistes », se transforment en animaux de tout genre. Bien entendu, nous ne voyons rien mais des natifs du village nous l’explique. Nous avons fini par comprendre que lorsqu’ils escaladent un mur ou un poteau électrique, ils se sont transformés en animal volant, lorsqu’ils rampent en animal rampant et lorsqu’on leur verse de l’eau, en animal aquatique.

La protectrice de la famille

On veut être partout à la fois tant le spectacle est beau et nous plonge dans un autre univers. Par moment, on avait peur mais l’envie de voir jusqu’au bout était plus forte. C’est avec beaucoup de joie et de fierté que nous avons quitté la place du Dipri aux environs de 18 heures, fin de la fête. Le soir dans le village, on pouvait apercevoir les jeunes qui s’étaient affrontés le matin, manger ensemble le soir. C’est clair pour nous : ce n’était qu’un jeu !

Le Chef Kpon

dipri yaobou
le chef Kpon et ses neveux

Le chef Kpon, c’est un peu le premier ministre d’un pays. Normalement, on ne s’approche pas de lui comme on le veut mais notre groupe de 10 personnes a eu la chance de s’entretenir avec ce monsieur si simple et ouvert d’esprit, qui perpétue l’œuvre de son père. Les femmes ont aussi le kpon mais elles ne peuvent ni se piquer pendant le Dipri ni devenir cheffe kpon. Nous avons même pu rencontrer son ainée qui a plus de 100 ans (Si elle avait été un homme, elle serait le chef Kpon).

Dipri Yaobou
L’ainée du Chef Kpon

Il nous a aussi enseigné sur le Dipri, sur le Kpon qui n’est pas de la sorcellerie comme le commun des mortels le pensent et sur les us et coutumes Abidji. Il est clair sur ce sujet : on n’interdit pas aux « kponistes » d’aller à l’Eglise ou à la mosquée. Et par ricochet, les chrétiens et les musulmans peuvent faire le Dipri. Le père Marius, prêtre en Belgique, revient chaque année pour participer au Dipri et apporter sa pierre à cette fête.

Cette année, le chef de projet du Dipri Yaobou a voulu faire de cette fête un festival à travers des jeux, des dégustations culinaires et une procession du chef Kpon avant et pendant le Dipri. Une grande première à Yaobou. C’était aussi une aubaine pour le chef Kpon qui devait s’assurer qu’il n’y ait aucun désagrément pendant la fête. Nous avons été très bien reçu chez le chef Kpon.

Dipri Yaobou
Le Pco du Dipri Yaobou

Dimanche après la dégustation du Kia Yra, un met à base d’escargot, nous avons regagné Abidjan le cœur lourd mais avec le souvenir d’un week-end instructif.

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