“Petit Pays”: L’émouvante adaptation cinématographique du roman éponyme de Gaël Faye

En Février 2020, notre contributrice Journal d’un Pigeon Voyageur a été à l’avant-première du film “Petit Pays”. Une expérience qui l’a bouleversée. Alors que la sortie officielle du film à Abidjan a été repoussée à cause de la COVID-19, elle partage dans cet article son avis sur le film et pourquoi vous devriez aller le voir au cinéma dès que vous le pouvez.

 

En septembre 2016, la lecture de « Petit Pays », extraordinaire premier roman de Gaël Faye tout juste paru aux Editions Grasset et ultérieurement couronné du prix Goncourt des Lycéens, m’avait profondément émue.

Des mots judicieusement choisis aux souvenirs et images élégamment convoqués. Des portraits des personnages minutieusement dressés à la pluralité des thèmes si finement abordés.

De l’émoi grandissant au fil des pages à la voix de Gabriel, son jeune narrateur aux portes de l’adolescence, invitant à s’immerger dans son passé : tout conférait à l’œuvre une incroyable envergure.

Que j’espérais, en me rendant le week-end dernier à l’avant-première organisée au cinéma marlychois Le Fontenelle, retrouver dans l’adaptation éponyme réalisée par Eric Barbier.

Ce Petit Pays, de 113 minutes, dont je suis, à plus d’un titre, ressortie  bouleversée.

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Avant-première du film Petit Pays, Cinéma Le Fontenelle, Marly-le-Roi

Comme dans l’ouvrage originel, le regard du jeune Gabriel plonge, en effet, avec brio le spectateur dans l’histoire de sa famille franco-rwandaise, aisée, vivant alors en exil à Bujumbura (la capitale burundaise);

L’entraîne dans l’insouciance de son enfance, rythmée par l’école et les rendez-vous quotidiens, faits de jeux, danses, vols de mangues et discussions dans un vieux combi abandonné, avec ses copains ;

Lui fait découvrir les questionnements, liés à son identité métisse, qui le taraudent ;

Le pousse à ressentir l’immense souffrance qu’il éprouve face à la séparation de ses parents et au délitement familial en découlant,

Lui permet, entre coups de feu, barrages tenus par des gangs, tension allant crescendo, de toucher du doigt la violence de la guerre civile au Burundi, débutée aux lendemains du coup d’état d’octobre 1993 et placée sous le prisme du conflit ethnique,

Avant d’indirectement  le confronter, via le récit de témoins, à l’horreur du génocide, de 1994, perpétré à l’encontre des Tutsi dans le Rwanda voisin, qui non content d’engloutir sa famille maternelle constituera aussi un point de non-retour pour sa mère.

Trois tragédies, à la fois intime et historiques, dont Gabriel pressent, à raison, qu’elles auront des répercussions sur sa vie.

L’autre force du film « Petit Pays» réside dans la magnifique interprétation des personnages, incarnés avec maestria par des acteurs non professionnels, pour l’essentiel, et d’origine rwandaise, pour la plupart, qu’il dévoile.

Par leurs jeux toujours empreints de justesse, ces derniers parviennent à nous toucher, à nous dérider, à nous faire réfléchir, à nous mettre en colère et à nous faire pleurer.

J’ai ainsi été impressionnée par les spectaculaires performances de Djibril Vancoppennolle, interprétant magistralement Gabriel, enfant joyeux, frère attentionné, lecteur en herbe, et de Dayla De Medina, jouant celui d’Ana, son attachante et très sensible petite sœur.

Jean-Paul Rouve campe quant à lui, avec beaucoup de pudeur, Michel.

Père, français, de Gabriel qui est à la fois aimant et protecteur envers ses enfants, dépassé par ses problèmes de couple et dont les propos témoignent parfois d’une certaine condescendance vis-à-vis de son épouse rwandaise.

Mais si de ce film je ne devais retenir qu’un rôle, ce serait sans hésitation celui confié à Isabelle Kabano, absolument fascinante dans la peau d’Yvonne, la mère du personnage principal.

Sous ses traits, apparaît une femme à la personnalité éminemment complexe.

Qui aime profiter de la vie, qui finit par quitter un époux qu’elle ne supporte plus, qui, nonobstant l’amour qu’elle leur porte, entretient des relations compliquées, voire violentes verbalement et physiquement par moments, avec ses enfants.

Qui ne supporte plus son statut de réfugié dans un pays qui n’est pas le sien,

Qui, en dépit des propos alarmistes de son frère Pacifique, refuse, à l’aube de l’année 1994, de croire en l’imminence du drame se profilant à l’horizon au Rwanda.

Qui, dans l’ignorance du sort réservé à ses proches après le début des massacres, n’hésite pas à quitter ses enfants pour se rendre dans le Pays des 1000 Collines afin de partir à leur recherche.

Une femme qui, découvrant de façon brutale la monstrueuse réalité du génocide, va sombrer dans la folie.

Pour finir, j’ai particulièrement été sensible à l’esthétique, tant visuelle que sonore, du film car elle illustre la volonté d’Eric Barbier de donner naissance à une réaliste adaptation du roman de Gaël Faye.

Un parti pris qui, tout d’abord, se traduit par une minutieuse reconstitution (à défaut pour le film d’avoir pu, en raison de la conjoncture politique actuelle, être tourné au Burundi) du Bujumbura des années 90 (constituant la fenêtre temporelle dans laquelle s’inscrit le récit) à Kigali et à Rubavu (au Rwanda), là où l’équipe du film a durant plusieurs semaines pris ses quartiers.

Reconstitution, entre autre, des habitations, des pistes, des voitures, des costumes, des coiffures, des paysages.

Puis, cette logique d’authenticité s’exprime dans le casting d’acteurs et l’embauche d’équipes locaux (dont l’histoire personnelle se confond parfois avec l’un des moments évoqués dans le film),  dans la mise en scène des séquences, dans certains dialogues prononcés en kinyarwanda.

Enfin, le désir d’exactitude précité transparaît dans le considérable travail effectué sur la bande-son de « Petit Pays ».

Ode, en premier lieu, à une musique régionale, en vogue au début des années 90, dont l’enfant que j’étais à la même époque se souvient encore.

Qu’il s’agisse de «Samborela » de la burundaise Khadja Nin, d’«Anciens Combattants » du congolais Zao, de hits de l’artiste congolais, feu, Papa Wemba ou des mythiques tubes de rumba congolaise signés Franco & l’OK Jazz.

N’oubliant pas, in fine, de célébrer à travers Petit Pays (titre phare issu de l’album « Pili Pili sur un croissant au beurre », sorti en 2013, de Gaël Faye) cet éden perdu devenu le sujet de son roman.

 Puissant, Poignant, Juste, Vecteur d’intenses émotions, Faisant, d’une certaine manière, œuvre de mémoire, « Petit Pays » d’Eric Barbier, qui tout en préservant le cœur et l’infinie poésie de l’œuvre dont il est tiré porte la patte de son réalisateur,  a donc été pour moi un véritable coup de cœur.

Est-ce un must see ? For sure.

 

Une revue cinéma du Journal d’un Pigeon Voyageur, un blog pour tous les amoureux de voyages et de culture. 


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