[Interview] Lamazone Wassawaney, une plume- un combat: mettre fin aux violences sexuelles

Passionnément engagée, nous l’avons rencontrée en 2016 dans le cadre de la première édition d’AYANA WEB AWARDS en tant que gagnante avec son initiative sociale TOSSETA ( à lire ici).  Aujourd’hui,  c’est pour sa plume que nous la rencontrons. Auteure et éditrice, son premier livre pour dénoncer les violences faîtes aux femmes Regards de Vérité I-La candeur entachée est paru en Mai 2019 aux Editions Camé-Lion dont elle est la directrice générale. Elle nous parle de son combat. 

Présentez-vous aux Ayanas

Je suis Lamazone Wassawaney, mère de famille, diplômée d’une Maîtrise appliquée en Lettres Modernes et d’un Master en politiques de communication. Je suis copywriter de formation professionnelle. J’ai exercé ce métier par le pur des hasards pendant cinq années dans une des plus grandes agences de communication de la place. Mais depuis 7 mois, j’ai rendu le tablier pour avoir le temps de me donner corps et âme à ma passion : l’édition et le social. Je suis depuis la Directrice Générale de « Les Editions Camé-Lion » installées à Ouagadougou au Burkina Faso, pays dont je suis tombée amoureuse, et l’auteure de la Trilogie Regards de Vérité dont le tome I, La candeur entachée est disponible depuis le 15 mai 2019.
Je suis par ailleurs, la présidente-Fondatrice de l’ONG Tosseta- Le club des femmes de pouvoir, engagé depuis plus de 5 ans dans l’empowerment et la prise en charge des femmes et des enfants en situations de précarité de tout genre.

Wassawaney signifie : « Retire la poutre dans tes yeux avant de t’occuper de la paille dans les miens. »

Pourquoi avez-vous choisi Lamazone Wassawaney comme nom de plume?

Devrais-je l’appeler nom de plume quand il me définit plus que mon nom à l’état civil ? Cette appellation est le résumé de tout ce que je suis. A ma naissance, j’ai été nommée Dagault Marie-Laure Désirée. Et en 2012, j’ai définitivement adopté le prénom Wassawaney. Il est dans ma langue, le dida ; et comme tous les noms africains, il a une signification liée à mon quotidien. Wassawaney signifie : « Retire la poutre dans tes yeux avant de t’occuper de la paille dans les miens. » En traduction directe, on dira : « Parle de ton affaire, laisse pour moi. »

Quand on est sujet à tellement de ragots, on ne peut que passer un message avec la plus belle des poésies en portant un tel prénom. Ce fut donc ML Wassawaney pendant longtemps,  jusqu’à cette conversation avec un ami et ex patron qui m’a demandé de lui parler un peu de mon parcours. Après mon récit, dans un soupir, il a dit : « L’amazone… Je t’appellerai désormais L’amazone… » Et il l’a fait. Et je l’ai adopté et stylisé. Et je suis devenue depuis Lamazone Wassawaney.
Et plus qu’un nom de plume, je me définis désormais comme telle !

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Nous sommes maintenant encore plus curieuses de connaître votre parcours. Racontez-le nous.

Je ne le pourrai pas en une si petite lucarne. Il est plein de rebondissements. De malheurs et de victoires. Le rire y est récent.
J’ai été déscolarisée de nombreuses années où j’ai travaillé comme technicienne de surface, bonne à tout faire, vendeuse ambulante de poissons fumés, serveuse de bars et de restaurants. En Côte d’Ivoire, nous savons à quoi est réduite cette classe sociale.
J’ai perdu la confiance en moi dans cette période. J’ai commencé à bégayer. Je ne suis devenue que l’ombre de moi. C’était difficile d’être réduite à ça quand on majorait pendant ses années scolaires. J’ai sombré. Surtout quand la mort s’est invitée pour avaler mes frères et sœurs.

Mais j’ai pu reprendre mes études avec la ferme conviction que c’était là le seul moyen de réussite. J’ai eu mon BEPC avec une mention fortement honorable, puis mon BAC série D dans des conditions hyper difficiles.
Ensuite, ma maîtrise en Lettres Modernes et un Master 2 de politiques de communication de l’université de Versailles-Saint-Quentin-En-Yvelines depuis son antenne à Casablanca où j’ai résidé quelques années.
Mon 1er véritable boulot a été dans cette agence de communication où le patron confiant en mes capacités que je ne voyais pas encore, m’a tout de suite recrutée dans le team chargé des projets spéciaux tels que les campagnes présidentielles.

Me voir passer des chiottes que je nettoyais pour pouvoir payer mes études, à définir les axes de campagnes de certains présidents de la République a été pour moi la plus belle des victoires sur la vie.

Une victoire que j’ai pu acquérir par le travail. Aujourd’hui, je suis à la tête de 02 entreprises dont les Editions Camé-Lion, ce n’est pas encore le top mais j’y crois ! J’écris et je consacre le reste de mon temps à écouter les femmes et les enfants en souffrance psychologique.

Décrivez-nous votre livre “Regards de Vérité I-La candeur entachée”

J’ai pour habitude de dire que ce n’est pas un roman, mais un outil de combat. C’est la première arme d’un kit de 3, dont les 2 autres éléments seront bientôt dévoilés. C’est l’ouverture d’un combat acharné contre la pédophilie, les violences conjugales et les inepties de nos sociétés ! C’est une arène qui s’ouvre !

De quoi parlez-vous dans ce livre?

La candeur entachée, le tome I de la trilogie Regards de Vérité est une histoire vraie. Nous avons juste changé les noms et les espaces pour protéger la victime. C’est l’histoire de la petite Moya, 12 ans qui en est d’ailleurs narratrice. A travers ces pages qu’elle noircit, elle nous raconte ce monde tordu des adultes. Elle nous dit sans cacher les mots, le viol qu’elle a subi par l’époux de sa mère lorsqu’elle n’était âgée que de 7 ans.

A travers Moya, nous mettons en évidence la souffrance de toutes les Moya. Ces petites filles violées dans chaque famille qui souffre sous la loi de l’omerta aux noms de l’honneur et des traditions.

La souffrance de toutes les Léa, la mère de Moya qui obnubilée par la réussite de son mariage ne voyait pas ce père trop entreprenant.
La limite de notre médecine qui a du mal à faire des liens entre les agressions sexuelles et les coupables.
La limite de notre justice qui ne définit pas encore le viol dans ses codes.
La limite de la religion.
L’échec de nos sociétés perdues entre ses valeurs et le traitement infligé à ces victimes.

Ce livre parle aussi du regard qu’à la femme sur elle et sur l’autre femme.
C’est le plus dégradant dans nos sociétés.

Première de couverture de Regards de Vérité I-La Candeur Entachée

Combien de temps de préparation vous a-t-il fallu avant le lancement de votre livre?

J’ai écrit ce livre en 4 ans. J’ai essayé de le lancer le 15 novembre 2018 mais j’ai compris qu’il n’était pas prêt. Et j’ai eu raison.
Le 26 avril 2019 lors de mon séjour à Conakry pour un évent du livre, mon préfacier Pacome Kipré dit Peck Peckisblackman me dit qu’il sera au Salon International du Livre d’Abidjan (SILA 2019). J’ai voulu profiter de sa présence.
J’ai dit ok, ce sera au SILA donc ! Jusqu’au 18 mai, nous n’étions pas prêts.
Nos livres (150) nous ont été livrés ce 18 mai aux alentours de 22h sur notre stand au SILA.
De l’achat du stand à son branding, en passant par la production avec tout le process qu’on lui connait, cela n’a pas été facile.
Mais dans cette pression les idées pleuvaient et nous improvisions.
Tout a été improvisé en moins de deux semaines.

Il est temps de prendre à bras le corps la question des agressions sexuelles et surtout celle de la pédophilie.

Que pensez-vous du fléau du viol, de la pédophilie, des agressions sexuelles sur les femmes en Côte d’Ivoire?

L’horreur ! J’ai lancé depuis l’année dernière une plateforme virtuelle d’écoute des victimes de viol avec le hashtag #Brisonslesilenceduviol.
Sur plus de 100 victimes entendues, seulement 1 cas était relatif à un viol sur une personne adulte.
Tout le reste était des souvenirs nauséeux d’enfance qui remontaient. J’ai entendu des femmes de plus de 40 ans pleurer en racontant leurs agressions. Elles étaient enfin soulagées de pouvoir briser le silence. D’avoir une oreille attentive sans jugements. Des hommes aussi se confiaient et souffraient encore plus de ne pas avoir droit à la confidence sur leurs douleurs. Ils se devaient d’être forts ! Un homme n’est pas violé ! Un homme ne souffre pas ! Un homme n’est pas battu !

En Côte d’Ivoire, 12,4 % de violences sur filles mineures enregistrées sont du type sexuel, selon une étude entamée en 2018 par le Ministère de la Famille de la Femme de l’Enfance et de la Solidarité (MFFES) et le gouvernement américain.

Selon le rapport sur les viols et leur répression en Côte d’Ivoire mené conjointement par l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) en 2016, 1.129 cas de viol commis sur 1.146 victimes ont été enregistrés:

  • 178 victimes dont 90 enfants en 2012,
  • 462 victimes dont 296 enfants en 2013,
  • 336 victimes dont 239 enfants en 2014
  • 70 victimes dont 136 enfants en 2015.

Et dans un pays qui affiche des chiffres aussi scandaleux, le viol n’est pas défini dans notre code pénal. Occasionnant ainsi des vides juridiques qui laissent passer des criminels à la trappe. Et quand c’est jugé, c’est pour la grande majorité, correctionnalisé.
Il est temps de prendre à bras le corps la question des agressions sexuelles et surtout celle de la pédophilie.
Il faut sensibiliser, éduquer nos enfants à la sexualité, il faut pousser à la dénonciation et à l’exposition de tous ces coupables enfouies dans chaque famille. Trop c’est trop !
Chacun doit impérativement prendre part au combat selon ce que sa position dans cette société lui offre de faire. Et c’est valable pour le dernier des chômeurs au Président de la république.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre métier d’éditrice à Les Editions Camé-Lion

C’est une passion. J’ai toujours aimé cet univers. Aujourd’hui, je vis le rêve d’offrir des livres au monde de la littérature.
Je vis le rêve de dire à tous qu’un livre est un produit consommable qu’on doit pouvoir saisir en dehors de ces schémas trop classico-religieux.
Je veux en faire un outil ludique. Alors je m’éclate.

Plus qu’une maison d’édition, les éditions Camé-Lion sont ce que j’appelle une agence du livre. C’est l’alliage de ma passion des lettres et mon expertise en communication pour offrir au monde une approche nouvelle pour le livre.
Nous ne faisons pas qu’éditer. Nous proposons de façon spécifique et indépendante tous les services liés à la confection d’un livre.
Nous sommes la diversité colorée du Caméléon et la rage et la constance du Lion.
Nous sommes africains, innovants et audacieux.
Nous sommes LIBRES !

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Quels conseils donneriez-vous à une Ayana qui subit des violences sexuelles?

Une Ayana est une lionne qui doit savoir changer le poison en élixir.
Tu n’as pas à avoir honte de refuser de mourir ! Tu n’as pas à avoir honte de choisir de vivre !
Relève-toi de tes peines Ayana ; brise le silence et bats-toi pour dire non ! Revis afin que la honte change de camp !
Ce sera ta façon de prendre part au combat contre ces fléaux.

 


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